Petite fille

Mon boudoir trempé de lait s’est endormi dans ma tasse pendant que je chantonne des notes imaginaires à qui voudra les entendre. J’ai 7 ans, peut-être 8. Ma frange sage sur mon front n’a pas encore disparu. Il faudra attendre que j’aie 13 ou 14 ans. C’est l’automne je crois. Je ne le sais pas encore mais je vis en cet instant présent des fragments de vie qui me resteront à jamais, comme du verre brisé incrusté dans mon corps, comme les tatouages invisibles qui inondent ma peau. Je ris, dans l’insouciance de l’enfance, dans ma bulle d’innocence. Ma petite sœur n’est pas loin. Elle veut sans cesse que je joue avec elle, et moi, perchée sur mes chaussures rouges vernies, je n’ai pas encore compris qu’elle serait pour moi un miroir, une page blanche sur laquelle écrire mes larmes, parfois une bataille secrètement menée, mais qu’elle resterait ma sœur. La première. Et que rien ne devrait déchirer ce petit fil doré, tissé entre elle et moi.

C’est l’automne et le soleil, caché derrière la baie vitrée, réchauffe la pièce perchée dans les nuages.  Dehors, le balcon, les plantes, le linge qui sèche je crois. Je ne me souviens plus de l’horizon. Je me souviens juste de mes pieds, tombant dans le vide, les mains agrippées aux barreaux. Si ma mère avait su. Moi qui aie aujourd’hui si peur du vide, j’imagine que cette petite fille n’est pas moi. Et pourtant, je suis bien elle, celle qui observe le manège des voitures qui roulent, se garent et qui repartent vers d’autres histoires que celle que j’imagine là, sous mes pieds. J’aperçois au loin le parc qui me semble si grand dans mes souvenirs. Les petits cailloux au sol murmurent lorsque je marche dessus, la toile d’araignée est fièrement dressée ici bas, telle une Tour Eiffel pour enfants. Le tourniquet va trop vite mais j’ose quand même monter dessus. A deux on est plus fortes. Elle et moi. Ma sœur et moi.

C’est l’heure du goûter et je rentre dans la salle à manger retrouver mes gâteaux abandonnés sur la nappe. Sur les murs, de grosses fleurs ont poussé et je me perds dans leurs méandres d’un autre temps. Mes yeux de petite fille courent dans le labyrinthe de leurs tiges voluptueuses et leurs couleurs m’offrent le printemps en cette journée d’automne. Dans tous les coins de la pièce, des photos, ici et là, posées sur le meuble en bois qui papote avec le lustre du plafond, accroché là depuis trop longtemps sûrement. Des visages familiers me regardent alors depuis le cadre jauni. Des visages jeunes, beaux. Des visages en couleurs et d’autres en noir et blanc. La vie qui passe, déjà. Mais ça je l’ignore encore.

Mamie ne le sait peut-être pas, mais avec ma sœur, nous connaissons la cachette aux sucreries. Celle qui regorgent de gâteaux que nous n’avons pas à la maison, de bonbons que jamais nous ne mangeons ailleurs que chez eux, mes grands-parents. Oui, la vie passe, vite, très vite. Je fermerais mes yeux, l’espace de quelques années qui paraitront un instant, et ils seront déjà partis. Aujourd’hui, mes souvenirs d’enfance remontent à la surface, comme de vieux trésors oubliés. Et je me souviens. Je me souviens de la douceur de sa voix, de ses étreintes chaleureuses pour nous, petits enfants choyés par un amour de grand-mère. Je me souviens encore de ses lèvres fraiches sur ma joue, de ses vêtements, de l’odeur dans la petite cuisine, de la luminosité du cagibi sur le palier, de l’appartement de la voisine, de nos sorties en bus. Je me souviens des mains rugueuses et travailleuses de mon grand-père, de son côté râleur et de l’odeur de son eau de Cologne. Oui je me souviens.

J’ai le vertige devant la vie qui passe. La mienne, mais aussi la leur. Je me rends compte que j’ai déjà vécu plusieurs vies en une, que j’ai laissé le temps effacer les souvenirs et m’éloigner de certains êtres chers. Alors puisque les regrets ne servent à rien, je voudrais faire revivre, ne serait-ce que sur mon clavier d’ordinateur, les moments de ma vie d’avant, avec eux, et leur dire merci, tout simplement.

**Chloé**

 

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21 commentaires sur “Petite fille

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  1. Que c’est beau… C’est vrai que l’on pense souvent oublier ces moments de la vie ordinaire mais ils restent parfois enfouis tout au fond de nous et un bruit ou une odeur peuvent les faire resurgir sans que l’on s’y attende. Comme toi j’ai ces souvenirs de mes grands parents, ces instants d’enfance suspendus que je chéris tout au fond de mon cœur ❤

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  2. Je vais finir par me répéter mais encore une fois, ton texte est magnifique. Il m’a beaucoup ému, me rappelant ma Mamie … J’ai l’envie depuis longtemps de parler d’elle aussi mais ce n’est pas évident à sortir … Bravo pour l’avoir fait, et si joliment. C’est un superbe cadeau que tu lui fais, à tes enfants aussi car je suis certaine qu’ils seront ravis de découvrir tes mots 🙂

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    1. J’arrive enfin à trouver 2 min pour te remercier ! Merci encore pour tes mots sur chacun de mes articles !! Ce n’était pas évident d’écrire sur mes grands-parents et plus particulièrement ma mamie. J’ai versé quelques larmes…mais ça fait du bien ! 🙂

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  3. Je suis bouche bée devant tes mots Et ta nostalgie. Ce Post est en lien « indirect » avec ton doux poème sur le vent sur ce qu’il signifie pour Toi… les souvenirs s’emportent si vite…
    Merci parce que tu as fait remonter certains des miens…

    Aimé par 1 personne

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