Un autre jour

Les chiffres sur le réveil lui brûlent les yeux. 5H30. Encore un matin où se lever sera difficile. Le froid pénètre son corps dès la sortie du lit. Dans la pénombre, le pied léger, les yeux encore clos, elle s’envole vers la salle de bain. Elle ne veut surtout pas les réveiller. Encore un matin de trop se dit-elle. Mais demain tout recommencera. Un œil d’un le miroir, elle détaille son visage. Il lui semble bien différent de celui qu’elle connaissait, quelques années auparavant. La lumière a fait place à l’ombre. Elle ne se trouve pas belle, et pourtant, ses yeux rieurs, eux, sont toujours là. Elle ne peut s’empêcher de sourire. Elle se moque un peu d’elle-même. Tout ce qu’elle fait, elle le fait pour eux. 5H40. L’horloge tourne. Son grand tee-shirt tombe à ses pieds et le froid de l’hiver lui pique les côtes. Un frisson parcourt son dos, du haut jusqu’en bas, pour s’échouer diaboliquement sous ses pieds. Vite. Faire couler l’eau chaude devient vital. Dans une délicatesse infinie, elle ouvre le robinet. Enfin. Elle se laisse peu à peu réveiller par les gouttes d’eau qui dansent sur sa peau. Elle ne pense à rien d’autre que la chaleur qui l’envahit et qui lui fait du bien. Elle sait que dehors, le froid l’attend. Encore 5 minutes, 5 petites minutes qu’elle transforme en une symphonie silencieuse. Les yeux fermés, ses cheveux collés dans son cou, elle chante intérieurement, en chœur avec Nina Simone. Il lui arrive souvent d’écouter du jazz. Elle y entend toutes les émotions du monde en seulement quelques notes. Cette musique la fait vibrer. Et ce matin, c’est son corps tout entier qui danse au rythme de « Feeling good ». Sa silhouette chétive se balance doucement de droite à gauche, dans un nuage de buée, derrière la vitre de sa cabine de douche. 5h47. Il est grand temps de sortir de là. Dans sa tête, la musique s’arrête nette. Elle coupe l’eau, ouvre la porte et sent le froid s’engouffrer dans le chaud cocon qu’elle s’est inventé. Sa douce parenthèse matinale vient de s’achever brutalement. Heureusement, la serviette posée sur le chauffage réconforte son corps meurtri. 5h50. Il lui reste environ 10 minutes pour se préparer, s’habiller et faire couler un bon café avant de quitter l’appartement encore endormi. Elle le sait, comme chaque matin, elle risque de partir le ventre vide. Et le café de la machine du boulot ne sera qu’une maigre consolation. Mais elle préfère avoir l’air présentable plutôt que de s’attarder sur un petit déjeuner qui sera, dans tous les cas, trop vite oublié par son estomac. Elle sèche donc ses cheveux à la hâte, et les attache dans un chignon approximatif, quelques mèches rebelles s’échappant ça et là de la supposée coiffure. Quelques paillettes rosées sur ses pommettes ivoires, un brin de mascara autour de ses yeux bleus et sur la pulpe de ses lèvres, la couleur du printemps. Son jean glisse le long de ses jambes. Elle se trouvait mince mais elle se sent à présent presque maigre, inexistante. Il est vrai qu’elle oublie souvent de manger. Entre son métier d’infirmière, la course folle du soir avec ses enfants et ses soucis personnels, elle en oublierait presque l’essentiel. Manger. Elle cache son corps candide derrière un gilet à grosses mailles. Une fois arrivée à son poste, il lui faudra tout ôter pour se cacher à nouveau dans sa tenue de travail. Ce boulot, elle ne l’aime plus depuis longtemps. Mais elle doit tenir bon. Pour eux. Parce que si elle s’écroule, qui prendra le relai ? Personne. Il est 6h05. Camille attend devant la porte qu’elle vienne la lui ouvrir. Depuis 2 ans, Camille est un peu comme une grande sœur pour les enfants. Elle le sait et lui donne son entière confiance. Les deux femmes se sourient mais ne se parlent pas. Camille entre dans l’appartement dont le silence résonne dans la cage d’escalier. Elle veillera, comme chaque matin, à ce que les deux enfants oublient, un peu, l’absence de leur maman, partie travailler trop tôt. Elle les fera rire, elle leur dira de se dépêcher pour l’école. Et elle embrassera chacune de leur petite tête cendrée, avant de rentrer ranger leurs affaires éparpillées, qu’ils auront fait voler, dans un éclat de rire, sur les notes endiablées d’un vieux disque de jazz.

***Bonne semaine*** 

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19 commentaires sur “Un autre jour

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    1. Oh merci beaucoup ! 🙂 En revanche, le texte écrit ne relate pas du tout ma vie 🙂 J’ai décidé d’ouvrir sur le blog une catégorie « Histoires de femmes » dans laquelle je pourrai glisser des portraits de femmes que nous connaissons toutes ou pourrions rencontrer 🙂

      Aimé par 1 personne

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