Derrière la vitre

Je m’apprête à glisser mon corps douloureux sous les draps froissés qui m’attendent sur le lit, quand soudain, je remarque le volet mi-clos derrière la fenêtre. Si j’étais entrée une seconde plus tôt dans la chambre, j’aurais certainement fermé le volet complètement, laissant l’obscurité totale envahir la pièce, me promettant un sommeil que j’oserais espérer réparateur. Mais non. Ce soir je le garde ouvert. Et je laisse exploser à mon visage cette fresque vivante qui s’agite sous mes yeux. Dehors, la vie. Le monde, bruyant, frénétique, agité, tourmenté. Depuis ma bulle endormie, je vois des millions de cœurs battant la chamade au rythme effréné de leurs vies qui courent, fuient, puis s’envolent à 100 à l’heure. Derrière la vitre, des rires, des pleurs, des cris, de joie, de douleur, de peur, d’excitation, d’amour. Des vies menées individuellement qui pourtant se côtoient chaque jour dans une ignorance absolue. Là, devant moi, des sourires qui se partagent ou bien se gardent précieusement au creux du cœur. Des larmes qui hurlent de chagrin sur des joues brûlantes de rage, ou bien qui au contraire, se cachent honteusement de peur d’être remarquées. Ce soir, à 23h04, j’ai envie de penser à toutes ces vies, qui commencent, continuent, ou se terminent. Et qui en valent la peine. Et je pense à la mienne, aux presque 33 années si vite écoulées, ou pas si vite que ça. Parce qu’en 33 ans, j’ai vécu mille vies en une. Et si…

Si demain était un autre jour et que mon soleil se levait ailleurs. Et si j’avais décidé de me perdre et de marcher sur un autre chemin que le mien. Et si j’avais choisi de faire d’autres études ou bien de ne pas en faire du tout. Si l’on m’avait donné la force de devenir sage-femme au lieu d’être une femme sage. Si mes professeurs de Lettres ou de Philosophie avaient entendu derrière mes silences mon amour pour les mots. Si j’avais continué le violon, si je m’étais mise à chanter au lieu d’écrire, et si je n’avais pas lu Baudelaire.

Et si Il n’était pas là, lui, à mes côtés. Et si mon premier amour ne m’avait pas quittée. Et si je l’avais embrassé, lui, ou bien elle. Et si j’avais retenu mes larmes, et si j’étais partie. Et si j’avais dit merde.

Et si les Etats-Unis m’avaient gardée après 12 mois passés ensemble. Et si ce jour là j’étais descendue du métro, si je m’étais retournée, si j’avais pris sa main. Et si j’y avais cru, à ce projet, à cette mission, à ce mensonge.

Si j’avais écoutée ma mère, ma voisine, mon amie, mes ennemis.

Serais-je celle que je suis aujourd’hui ? Un peu sans doute, beaucoup sûrement. La vie a décidé pour moi, mais moi, j’ai décidé avec elle. Et j’assume chaque seconde de mes années passées, chaque erreur, chaque écart, chaque éclat.

Il est 23h14 derrière la vitre et à travers les yeux du monde, je viens de refaire le puzzle de ma vie. Toutes les pièces sont là, aucune ne manque. Sur mon chemin j’ai attendu, j’ai résisté, j’ai beaucoup pleuré et beaucoup ri aussi. Sur mon chemin j’ai donné, puis j’ai repris pour finalement redonner enfin. Sur mon chemin j’ai trébuché, je me suis effondrée et je me suis relevée. Demain matin, les lumières qui éclaboussent mes yeux ce soir se seront endormies. Et chacun retournera à son quotidien, à ses tâches, à ses rêves.

Je ne changerais rien. Rien au tableau que j’ai peint de mes mains. Rien à ses couleurs ou à ses formes. Et vous ?

***Chloé*** 

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14 commentaires sur “Derrière la vitre

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  1. Très beau texte qui me parle bien ! Je n’aime pas regarder en arrière pour éviter de regretter mais j’ai envie parfois d’améliorer le présent… pour ne pas regretter ! Merci pour ces belles lignes qui donnent de l’énergie.

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  2. Encore un très beau texte… Je me pose souvent la question. La vie est fait de millions de chemins possibles, qui s’entremêlent, bifurquent, se rejoignent, s’éloignent… Pour nous mener où ? Seul l’avenir nous le dira. Je me force autant que possible à regarder les chemins qui se présentent devant moi et éviter de regarder derrière et me demander quels embranchements j’ai pu rater !

    Bises
    Virginie

    Aimé par 2 personnes

  3. Difficile de répondre à cette question … Comme on dit « avec des si … » alors évidemment, si je plonge dans le royaume du « et si … » je suis capable de trouver des fins extraordinaires et des destins incroyables, tout comme je peux aussi imaginer des histoires sordides 😉
    Comme toujours je suis fan de tes écrits, vivement le livre ?! 😉

    Aimé par 1 personne

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