Quand est-ce qu’on s’aime ?

L’ivresse des corps qui s’attirent, se consolent, s’échauffent et se réchauffent, s’en est allée. Je me suis réveillée un matin avec la gueule de bois, la bouche pâteuse, le cheveu terne. Le rose aux joues, les paillettes, l’insouciance, tout s’est envolé, insidieusement. Au début, je n’ai pas voulu les croire, elles, les « déjà mères », celles qui parlaient trop et criaient tout haut ce que je ne voulais entendre, moi qui n’avais pas encore abrité la vie au creux de ma chair. Lui et moi, on était fous, ivres de passion et d’un trop plein d’émotions, les corps jeunes et vaillants, prêts à s’aimer aux quatre coins du monde que l’on s’était bâti. Sa peau avait l’odeur de la brioche tiède. Celle que l’on plonge dans une tasse de café au petit matin, après une nuit à contempler l’extase. La mienne, sentait sans doute la guimauve, ou peut-être la pomme d’amour. Il la croquait de sa bouche amoureuse comme on dévore tendrement un morceau de gâteau. Celui de notre enfance, celui qui injecte le plaisir en intraveineuse, 24h/24, celui dont on termine les miettes à la pulpe de l’index. Et il en reprenait. Moi j’en redemandais, évidemment, droguée  et enivrée par nos danses, ardentes et impétueuses.

Cette parenthèse sucrée a duré le temps qu’elle a duré. Derrière nos sourires dégoulinants de naïveté, deux petits pains au lait sont sortis du four. Chauds et croustillants. Et avec eux, l’Amour. Inconditionnel. L’amour-toujours. L’amour tatoué dans la peau, gravé dans le cerveau, l’amour en veille la nuit, l’amour en feu le jour. Celui pour qui la bataille est douce. Celui qui fait tout oublier, qui vide le disque dur, qui fait naître un nouveau moi, et puis, un autre toi.

Et avec lui s’en vient le corps mutant, le corps qui mue. Celui de la femme à la mère. Et les danses ne sont plus les mêmes. Le parfum de sa peau et le goût de ses lèvres se sont évaporés. La béatitude, l’euphorie, la délectation de nos intimes divagations ne trouvent plus leur place dans nos journées branchées sur leurs deux cœurs qui vivent, sautent et s’agitent. Après le changement du corps, vient celui de l’esprit, les doutes, la trouille, les « non pas maintenant », les « je suis fatigué(e) », les éternelles rengaines fredonnées à nos oreilles, et les phrases assassines, jetées à terre, comme une fatale évidence. Le désir fuient nos corps comme il l’a possédé les années passées, violemment. Le froid remplit ma coquille vide et le cœur est atteint. Je suis devenue sobre.

L’horloge tourne, inévitablement, et le temps échappe à notre vigilance de parents dépossédés de leurs corps et de toute sensualité. Les rivières arc-en-ciel dans lesquelles nous nagions jadis ensemble sont à présent asséchées. Parfois j’ai mal, mais souvent j’oublie. J’oublie la chaleur, j’oublie de m’abandonner au plaisir du corps à corps, moi la femme profondément sienne mais profondément libre. Mes fils ont cette autre particularité de m’avoir fait naître indépendante et sauvage. Il me faudra renaître à nouveau pour retrouver ces picotements dans les mains, le feu sans artifices et les lumières qui éclaboussent nos vies trop bien rangées.

Je le sais, nous respirerons pour eux jusqu’à la dernière note de musique dessinée sur la partition, mais nous, quand est-ce qu’on s’aime ?

*** Chloé ***

 

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27 commentaires sur “Quand est-ce qu’on s’aime ?

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  1. C est un sujet délicat… et parfois tabou! C’est difficile parfois de faire la part des choses, d’autant que la maternité imprègne le corps d’une femme plus fort que la paternité n’impregne Le corps d’un homme. Chez moi, la difficulté vient généralement d’un manque d’appetit. Mais Une chose que l’expérience m’a apprise : l’appetit vient parfois en mangeant. Mais c’est parfois si dur… 💙
    Des bisous

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci pour ton témoignage ici et oser te dévoiler un peu… En effet c’est un sujet très tabou. Beaucoup ne veulent pas voir que les choses peuvent « se dégrader » rapidement après l’arrivée d’un enfant, et pourtant… Pour ma part je pense que l’appétit (re)vient quand on y prête un peu plus attention, quand on veut bien l’accueillir et quand le partenaire (homme ou femme) prend soin de l’autre.
      Je t’embrasse également ma belle !

      Aimé par 1 personne

  2. J’aurais pu écrire les mêmes mots. Et l’amorce de réponse que j’ai aujourd’hui est : on s’aime peut-être une fois que le temps a suffisamment passé pour qu’ils ne nous possèdent plus toujours, on s’aime sans doute quand la fatigue de la petite enfance ne règne plus 48h par jours sur nos âmes recroquevillées au devoir et à la joie exigeante d’être parents…
    Il est beau ton texte, vraiment.

    Aimé par 1 personne

  3. Texte très pudique, et en même temps très précis dans sa manière d’aborder une problématique courante. Une femme a besoin de se sentir désirée pour ressentir du désir…et qu’il est difficile, parfois, de se sentir désirable après avoir mis au monde un, deux, trois ou quatre enfants. Pour moi, la fatigue est l’arbre qui cache la forêt…Bravo pour ton témoignage.

    Aimé par 1 personne

  4. Ce texte est tellement vrai et résumé sûrement la vie de beaucoup de maman.
    Les papas ne se rendent pas compte de tout le travail que l’on fournit au quotidien et pkoi changeraient ils ça car on gère tout et plutôt bien?
    On est fatiguée, on n’arrête pas,nos journées ne sont pas celles d’un job de 7h/jour..on travaille toute la journée, la nuit..le bibi..les couches..les pleurs de bb…on boss non stop! Les papas ne voient pas cela du même oeil…ils font leur journée et quand ils rentrent tout est fait ..ou presque !
    On se sent pas souvent aidées, soutenues, comprises…mais on dit rien. Quand on en parle, les papas réagissent, et se « reprennent » et souvent cela recommence ..
    Les câlins…ouf!! On met entre parenthèses..les mamans fatiguées.. les papas moins mais ils ne voient en nous désormais que « la maman »et non plus l’épouse, la femme, la maîtresse…
    Que faire? Attendre que bb grandisse? Consulter un professionnel du couple? Se séparer ?…on ne sait pas, on attend et on se dit qu’on verra bien..
    Voilà ma devise actuelle…je suis en congé parental, ma fille a 20 mois, j’ai une grande de 10ans d’un premier amour et mon compagnon également, un grand de 18 ans!
    J’ai l’impression de n’être plus que maman et non épouse..
    Mais une chose est sûre, l’amour pour mes enfants est plus fort que tout et ne cessera jamais contrairement peut être à celui de mon compagnon…on verra!!
    Courage à toutes les mamans comme moi comme Chloë..

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour le partage de ton ressenti Nathalie. Il n’est en effet pas facile de rester femme lorsqu’on devient maman. Certains couples traversent la tempête et s’en retrouvent plus soudés ensuite. D’autres n’y survivent pas et finissent par se séparer. Chacun son histoire 😉 Courage à toi !

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